HOUARI BEN MOHAMED
17 ANS
TUE D'UNE BALLE DANS LA TÊTE PAR LE CRS TAILLEFER LORS D'UN CONTROLE D'IDENTITE A MARSEILLE EN OCTOBRE 1980.
VERDICT 1987 : 10 MOIS DONT 4 AVEC SURSIS( on se fouterait pas de notre gueule par hasard??)
Cette histoire est un peu longue, mais elle trouve sa place dans mon blog tout simplement parcequ'elle retrace un drame qui a frappé les membres de ma famille dans les années 1980. Ce n'est pas moi qui parle, mais ma tante. Bonne lecture à ceux qui iront au bout.
Cette histoire est celle de mon frère, mais c'est aussi la mienne. Au fur et à mesure de l'écriture du récit de son assassinat, je me suis délivrée du désir de vengeance qui me rongeait. Un grand soulagement s'est enfin fait sentir. Savoir que beaucoup de personnes le liront me permet de ne plus être seule avec mon chagrin, parce qu'elles aussi sauront.
C'est au cours d'un banal contrôle d'identité, que Houari, mon frère aîné, a été tué par deux balles. La rafale qui l'a atteint par deux fois, sortait du canon de l'arme d'un CRS Stagiaire. A vingt-quatre ans, Jean-Paul Taillefer commettait, après plusieurs autres exactions, son premier crime. C'est ainsi que débutait, en France, la longue série de crimes racistes qui allait toucher de nombreux enfants issus de l'immigration, ceux de la”deuxième génération", comme on disait alors.
Je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi ? Pourquoi autant de haine ? Comment peut-on avoir la haine, au point de faucher la vie d'un adolescent pour sa différence de couleur. N'avons-nous pas tous le sang rouge ? Je ne peux même pas me dire : "après tout, il a voulu jouer avec le feu, il s'est brûlé". Non. Houari n'était pas connu des services de police. Il m'arrive encore maintenant de m'interroger : "Mais pourquoi ? Il n'avait jamais fait de mal, il était tellement gentil." Je sais qu'on n'a pas le droit de tuer, même un voleur, mais peut-être que cela m'aurait consolée de savoir qu'il avait des torts. Houari adorait la vie, c'était un bon vivant qui aimait danser, rire. Il aurait eu quarante-deux ans le 31 décembre 2004.
A l'époque, j'étais au collège, en sixième, en pleine adolescence, donc. C'était la veille de l'Aïd el kebir : “la fête du mouton”. Selon la coutume, ce soir là, ma mère appliquait le henné sur les paumes de mes deux jeunes frères. Moi j'étais dans la cuisine, je faisais la vaisselle. C'était mon tour. Car, chez nous, mon père était très à cheval sur les principes : “Ce n'est pas parce que tu es un garçon que tu ne participes pas aux corvées ménagères”. Il faut dire nous n'étions que deux filles pour six frères. Ma grande soeur a treize ans de plus que moi. Quand aux deux derniers, ils étaient encore trop petits pour aider.
J'avais les mains dans l'eau quand la sonnette a retenti. Je suis allée ouvrir. Karim B, un jeune du quartier, a demandé après mon père. Il avait les yeux rouges et enflés. C'est ce qui a éveillé ma curiosité. Je suis retournée à la cuisine, dans un coin, pour écouter ce qu'il disait. Il parlait si doucement que je n'entendais rien. Au bout de quelques minutes, j'ai vu mon père se cogner tête sur le mur du couloir. On aurait dit qu'il cherchait à sortir d'un mauvais rêve, un cauchemard.
Puis, Tout s'est passé tellement vite. A travers une seconde, je revois ma mère jeter l'assiette de henné et se mettre à crier. Un cri, mais un cri à vous percer les oreilles : tellement aigü qu'on sentait le tremblement de ses cordes vocales. Et profond. Qui disait : "Aimé no"- "Mon fils à moi” en berbère. Elle a enfilé une veste. Mon père, accablé, restait digne. Sans un mot, il essayait de calmer ma mère . Il tentait aussi de rassurer ses enfants : “On va aller à l'hôpital”. Moi j'étais comme tétanisée, je n'arrivais pas à faire le moindre geste. Puis mes parents sont partis avec Karim. Sur le lieu du crime, à la Busserine, l'ambulance les attendait.
Ils venaient juste de sortir quand des journalistes ont sonné à notre porte. Avertis qu'une bavure policière venait d'être commise, ils voulaient des photos de mon frère. Ma soeur, en larmes, leur en a remis une. La seule que nous ayons sous la main ; une petite photo d'identité qui le lendemain s'est retrouvée en première page de tous les journaux. Ma soeur ne se rendait même pas compte de ce qu'elle faisait, elle était tellement bouleversée ! Je la revois encore qui faisait des allers-retours dans la maison, sans savoir vraiment où elle allait .
On savait, désormais, ce qui s'était passé. Mais on attendait. On espérait un miracle. Moi, je m'étais précipitée au balcon. Je regardais en direction de la Busserine. Je voyais le gyrophare de l'ambulance. Je me disais : " s'il y a le pépon, c'est qu'il est blessé, même si c'est gravement... Les journalistes nous ont raconté des histoires, ils ont dit n'importe quoi .” Pour moi, il était hors de question que Houari soit mort. Juste avant qu'il ne sorte, nous avions joué dans la chambre des garçons ! Il allait, il devait rentrer.
Machinalement, je suis entrée cette chambre. Je me suis allongée sur son lit. J'ai soulevé son oreiller : dessous, son pyjama plié l'attendait. Alors, d'un bond, j'ai quitté ce lit et j'ai rejoint le salon en pleurant. Ma soeur, elle, complètement paniquée, était descendue chez une voisine très proche de la famille pour lui annoncer la nouvelle. Elle aussi , s'est immédiatement mise à crier, pleurer. Je les entendais du couloir de l'immeuble. Elles sont remontées à la maison ensemble, chacune pleurant dans les bras de l'autre.
Puis l'attente a commencé. Je ne savais toujours pas “quoi”, mais nous attendions. Le téléphone a sonné. C'était mon père. Il nous a confirmé le décès de Houari : “ Mort sur le coup”.
Mes parents sont rentrés au petit matin. C'est mon père qui s'est chargé du petit déjeuner, ma mère n'était pas en état. Je m'en souviens encore : lorsqu'il a versé le lait dans mon bol, j'ai soulevé la tête ; j'ai vu une larme couler, elle a roulé sous ses lunettes et poursuivi son chemin le long de sa joue. C'était la première fois que je voyais mon père pleurer. Et la dernière. Même lors du décès de son père, il était resté discret. Bien plus tard, lorsque ma grand-mère - sa mère- nous a quittés, il a contenu, une fois encore son chagrin.
Houari a pris deux balles : une sous l'oeil ; celle-là s'est logée sur la pommette. Mais ce n'est pas celle qui l'a tué. Non, celle qui l'a achevé, c'est la deuxième, celle que le CRS Jean-Paul Taillefer, vingt-quatre-ans, lui a tiré, dans la bouche. Celle-ci est ressortie par le crâne. Taillefer a tué mon frère sans peine et sans pitié. Les medias se sont emparés de l'histoire : le visage de ma mère était partout à la télévison, elle ne cessait de crier "Chez nous, aujourd'hui, c'est la fête du mouton ! Vous, vous avez fait la fête avec mon fils, malgré sa nationalité française, pourquoi ? Même un chien on ne le tue pas ainsi !" Moi, je n'avais toujours pas pris conscience que mon pauvre frère ne rentrerait plus à la maison.
Les journalistes sont venus s'installer plusieurs jours chez nous. Ils s'enfermaient avec ma mère dans une pièce et lorsqu'elle en sortait, elle donnait l'impression d'avoir été torturée. Malgré tout, elle les invitait à notre table. Je m'en souviens, comme si c'était hier : l'un deux est allé se laver les mains dans la salle de bain. Je l'ai entendu dire : "Tiens ! y a ni poule, ni lapin." Sur le coup, je n'ai pas saisi son propos. C'est plus tard que j'ai compris que certains prenaient les maghrébins pour des sauvages. Et, j'ai beaucoup de peine pour ceux-là, car ce sont des ignorants.
Ce crime nous a tous profondément blessés. L'assassinat de Houari a laissé une famille entière accablée. Suite au choc, ma mère est devenue diabétique et anémique. Moi, j'ai bousillé mon adolescence en tombant dans le fléau de la drogue. Mon père est resté le même homme discret. Il est aujourd'hui décédé.
J'ai souffert donc, et j'ai appris . J'ai appris qu'il y avait bien deux justices en France : une pour les riches, une autre pour les pauvres. Car il a fallu qu'on se batte pour que Taillefer passe aux assises, la Justice visant seulement la correctionnelle, comme s'il avait piqué une mobilette. Nous avons mis sept ans pour obtenir gain de cause, sept ans de souffrance. Pour quoi ? Pour rien. Finalement, le verdict prononcé reste léger, Taillefer ayant prétendu que le coup était parti tout seul. Notre avocat, Maître Collard, lors de sa plaidoirie, a démontré le contraire. Mais cela n'a pas suffit. “L'homicide involontaire “ a été retenu. Pourtant, lorsque le maire de Marseille -Gaston Deferre- est venu présenter ses condoléances à mes parents, il nous avait bien dit : "Je vous promets que ce crime ne restera pas impuni ".
Je ne comprendrais jamais ce geste inexplicable. Ce soir là, c'est tombé sur Houari, mais ça aurait pu être n'importe qui. Le CRS, d'ailleurs, l'a bien dit au moment où il fouillait la voiture avec le canon de son arme : “Ce soir il fait froid, et moi, j'ai la gachette facile.” Lorsque que je regarde mes neveux et mes nièces, je me dis qu'ils auraient pu être les enfants de Houari. Quand ils viennent jouer au stade qui porte désormais le prénom de ce frère disparu, ils me posent des questions à son sujet : “ Comment il était ? Etait-il gentil ? ” Ils cherchent, aussi, à en savoir plus sur Internet. Alors, que faire ? J'ai choisi de continuer le combat. Les vingt ans de “La marche pour l'égalité et contre le racisme” est nécessaire pour que les générations qui suivent sachent ce que nous avons vécu. Les jeunes comme Houari, Zahir, Malik Oussekine, et les autres, ne doivent jamais être oubliés. Il ne faut pas que ça se reproduise, plus jamais ça. Je ne le souhaiterais pas, même à mon pire ennemi. J'ai beaucoup trop souffert pour ça.